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#1

09/11/2018 09:05
Ruggiero
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Antebellum (Chapitre 2: The Butcher of Bangkok)

Walking-Street-Pattaya.jpg


Rake at the Gates of Hell
“Good guys go to heaven. Bad guys go to Pattaya.”


Dans les rues poussiéreuses et jonchées des détritus festifs de la veille, les chiens hurlent à la mort. Comme à leur habitude, ils annoncent un jour nouveau. Mais rien ne change jamais vraiment, ici. Pattaya s’éveille aux premières lueurs de l’aube pâle, maquillée de nuages gris, après une nuit sulfureuse et endiablée. Une nuit comme les autres.
Toutefois, il est une question qu’on peut légitimement se poser - Pattaya dort-elle jamais vraiment ? Défoncée à la coke et enfumée au yaa baa, stimulée en permanence par le stupre, la luxure et le vice ; Pattaya ne dort pas, non. C’est ce qui fait son charme, son attrait mais aussi son danger. Comme un âtre brûlant au milieu d’une forêt vierge, elle est sans cesse ravivée par les flammes de la tentation et le désespoir des hommes.
En réalité, elle se nourrit de ce désespoir et de cette perdition ; en les faisant siennes, elle les décuple avant de les vider de leur essence. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien, par-delà les premiers mirages, les excitantes illusions, l’interminable valse des faux-semblants. Au bout du compte et dans bien des cas, un trou noir et béant, le même qu’on retrouve dans le regard de ces filles peu vertueuses qui paradent dans les innombrables soi dédiées au divertissement adulte. Leurs voix mélodieuses pourraient rivaliser avec le chant des sirènes… si seulement leur maîtrise de l’anglais était plus évoluée.

« Hello handsummm man… Where you go ? Me luv you long time ! »

Tout comme ces menteuses de profession, Pattaya possède un sourire éclatant, des formes enjôleuses, un timbre alléchant… et une âme noire comme le charbon. Avec un appétit vorace, presque vampirique, elle dévore les cœurs et vide les portefeuilles. On peut perdre aussi bien plus à Pattaya que son argent et sa morale. Ne raconte-t-on pas que certains hommes viennent ici pour mourir ?
Combien de farangs retrouvés aplatis contre l'asphalte après s’être jetés du second étage de leur hôtel au terme d’une relation idiote avec une fille des bars ? Combien de 'sexpats' mystérieusement tombés de leur balcon à l'issue d'une énième nuit de folie ? Bienvenue au Pattaya's Flying Club. Une fois ruinés ou le cœur brisé, ces pauvres âmes sont incapables d’imaginer le retour à la réalité. Pas après s’être fait happer dans le fantasme ambiant de cet endroit unique et sans aucune mesure. Véritable rêve empoisonné, la capitale du vice réserve un destin cruel aux faibles d’esprit. Pattaya sera l’enfer des uns et le paradis des autres.

Il faut attendre le milieu de l’après-midi pour que Soi 6, l'une des principales artères dédiées aux plaisirs de la chair, ne reprenne un semblant d'activité, sous un cagnard qui rissole le crâne aussi sûrement qu’un coup de marteau sur une barrique.
Au coin de la rue, sur le pallier d’une supérette 7/11, un couple de circonstance décuve romantiquement, les bras de l’un dans ceux de l’autre, à quelques centimètres d’une flaque de vomi séché. Une série de camions estampillés « BANGKOK TRAVEL » défilent, gênés dans le trafic par les irréductibles tuk-tuk, ces chariots roulant comme des forcenés à folle allure. Ces convois de touristes sexuels en rut, guidés généralement par des agences de tours-opérateurs allemands ou espagnols peu scrupuleux, sont particulièrement légion durant la haute saison.

Blotti entre une petite pharmacie douteuse et un salon de massage thaïlandais, un bar à filles comme il y en a des milliers ici se distingue à peine du reste; en tout et pour tout, le Soho Bar ne paie franchement pas de mine. Il est encore tôt, mais on peut déjà observer quelques filles assises au-dehors sur des chaises en plastique, l'air de profondément moisir d'ennui. Elles ne sont plus vraiment dans la fleur de l'âge, certaines ayant la trentaine bien entamée et les signes évidents de plusieurs grossesses consécutives. L'œil expert saura repérer ces détails que les donzelles s'efforcent pourtant de dissimuler avec un mal de chien. De toute évidence, il s'agit cependant d'un endroit qui cible une clientèle particulière, plutôt âgée et qui préfère les femmes avec un soupçon de maturité. Lorsqu'un client potentiel s'approche, leurs visages s'illuminent d'une banane joviale qui semble réellement sincère - pour certaines, elles le sont, mais un farang ne saurait faire la différence. Bienvenue en Thailande, ou le Royaume des Sourires. Contrairement à ce qu'un occidental lambda pourrait penser, un sourire n'est pas ici forcément un indicateur de cordialité, ou un synonyme de gaieté. Un esquissement des lèvres peut exprimer bien des choses sur le visage du peuple thaïlandais, aussi bien la gêne que la peur, le désarroi. On sourit aussi pour ne pas afficher ses réelles émotions. Pour ne pas perdre la face - un concept très répandu en Asie. Dans le langage thaï, on parle de gruung jai, ou sauver la face, et ce coûte que coûte.
C'est ainsi qu'elles sourient; femmes de joie, sœurs de miséricorde, dames du réconfort. Elles sourient vraiment, cela ne fait aucun doute, et certainement plus que nécessaire. Mais ne dit-on pas que plus c'est gros, plus ça passe? C'est encore pire lorsqu'un client décide de franchir le rideau rouge de l'entrée. L'intérieur du bar est très étroit, à tel point qu'il n’est pas évident, en heure de pointe, de se faufiler dans l'espace entre le comptoir et le mur opposé lorsque clients éméchés et entraineuses bouchent la voie.
En revanche, on respire déjà mieux au fond du bar, dans une piécette au plafond en alcôve avec un billard et quelques tables dispersées. C'est généralement là qu'on retrouve les vieux habitués, souvent des expatriés à la retraite, ceux qui ont la présence d'esprit de rester un peu à l'écart du brouhaha général, sans pour autant en perdre une miette ou convoquer une fille pour leur tenir compagnie. Pendant ce temps-là, les touristes surexcités se font taxer naïvement tout un tas de lady drinks aux prix exorbitants par une cohorte de filles qui ont des billets plein les mirettes. Il est à peine seize heures et une scène de ce type se produit déjà.

Tapi dans l'ombre d'une alcôve, Frank Ruggiero observe un groupe d’hôtesses déployer tout l’arsenal de leur séduction, encerclant un touriste allemand fin bourré et aux anges, comme des vautours autour d’une carcasse en devenir. Au fond du bar, le vieil homme sourit, de ce sourire las et usé, empreint d’un cynisme mordant, qui plisse jusqu’à ses yeux éteints et courbe les ridules de sa peau parcheminée. Intérieurement, il applaudit la manœuvre. Ces filles sont loin d’être les pauvres victimes vulnérables qu’on pourrait suspecter. En bon prédateur, il sait reconnaître ses pairs.
Une chose est certaine, ces filles ne sont pas les proies. Bien au contraire. Ce sont elles, les vraies chasseresses.

Cette scénette somme toute ordinaire, il n'y prête qu'une attention détachée. Pendant qu'il sirote sa bière Singha, Pond lui fait la conversation, comme de coutume. Pond Chaisirospoon, c'est une belle brune plantureuse à la peau cuivrée, franchement bien conservée pour son âge, dans la quarantaine. Elle affiche une beauté particulière, cependant, qui moque et déjoue les formats conventionnels. Son visage possède une géométrie mystérieuse, proche du triangle isocèle inversé, tandis que ses yeux en amande d'un noir profond sont étirés à l’extrême. Sous bien des égards, elle possède des airs de Pocahontas.
Mais ce qui la distingue réellement du reste de la troupe, c'est son excellent niveau d'anglais. A tel point qu'entendre un si bon accent dans sa bouche relevait du miracle inattendu, quelque chose de proprement incroyable lorsqu'on connaissait le niveau linguistique remarquablement pauvre de ses consœurs. Et puis, pour couronner le tout, cette aisance dans la langue de Shakespeare ne faisait que révéler un esprit drôlement affuté, presque intelligent si l’on considérait son métier. C'était globalement pour cette raison-la que Frank acceptait de lui faire la conversation. Et qu'il appréciait souvent sa compagnie, comme un divertissement rare dans l'existence morne qu'il menait depuis des années.

En ce moment, Pond évoque ce client qu’elle aimait bien, qui l’avait lâché après trois jours de romance tarifée, le goujat.


« Il existe une règle bien connue dans le milieu du sexe tarifé, ma belle, qui devrait soulager ton incompréhension.
- Laquelle, dis-moi ? »


Le minois délicieusement froncé, elle semblait à la fois perplexe et curieuse.

« La règle des trois jours. Un consommateur de chair fraîche avisé et expérimenté connait parfaitement cette devise.
- Oh, j'ai hâte d'entendre la suite... Tu peux dérouler cette formidable théorie, Frank?
- C'est très simple, en réalité. Passer trois jours avec la même putain, c’est comme signer pour des complications garanties.
- Tu n’es pas obligé d’utiliser ce mot. »

La bouille intriguée s’était rapidement muée en grimace boudeuse. Mais Frank n’est pas dupe, il sait que Pond n’est pas si vexée qu’elle en a l’air. Feignant l'incompréhension, le vieil homme fronce ses sourcils broussailleux. En face, son interlocutrice roule des yeux avant de reprendre sur un ton sec, presque cassant.

« ‘Putain’.
- Il va falloir que tu me pardonnes. J’ai toujours eu tendance à appeler un chat, un chat.
- Même… C’est parfois blessant, tu sais ? J’ai une dignité, mine de rien. Et on n’est pas toutes des salopes avides de fric, certaines font leur métier correctement, sans saigner le client à blanc. D'autres recherchent même l'amour ici, aussi stupide que ça puisse paraitre.
- Après le trèfle à quatre feuilles, la prostituée au grand cœur ! C'est vraiment beau, j'en serais presque ému.
- Je vois que tu as décidé de jouer les gros ronchons aigris, ce soir. Tant pis. Je te préfère avec un coup dans le nez, tu es diablement plus aimable…»

Avec un sourire mutin, redoutablement sensuel, elle tourne les talons et s’éloigne d’un pas à la fois tonique et gracieux, à l’image de son inimitable postérieur. Frank passe la langue sur ses lèvres rêches en la regardant disparaitre.  Cette petite entrevue a titillé sa libido, étrangement. Mais par fierté, il ne compte pas laisser libre court à son appétit ici. Il décide de terminer sa Singha et interpelle une serveuse.

« Keptang khap » fait-il dans un thaïlandais approximatif pour demander l’addition.
Comme de coutume, il agrémente la note d’un léger pourboire avant de quitter l’établissement.

Pattaya a beau être la destination du fantasme et de l’irréel, elle n’échappe pas aux lois de la nature. C’est ainsi que la journée avance, inéluctablement, pour que l’après-midi laisse place à la soirée. Bientôt, une nuit sans étoiles écrase la ville. A mesure que la pénombre gagne avenues et ruelles, les néons s’allument, rayonnent et clignotent comme une invitation à la crise d’épilepsie.

Frank marche d’un pas décidé mais sans empressement. Après avoir quitté la soi 6, il s’est arrangé un détour par la fameuse Walking Street, longue avenue épicentre du sexe, réputée dans le monde entier pour ses innombrables gogo bars et autres soapy massage. Mois de novembre et haute saison oblige, la chaussée est complètement bondée, envahie par les touristes désireux d’épancher leur soif de sexe. Les putes qui racolent devant leur établissement respectif n’hésitent pas à saisir tous ces distributeurs à billets sur pattes, souvent à bras le corps, pour les faire entrer dans leur antre de corruption.  Aucune n’a cependant l’audace de s’attaquer au vieil homme qui évolue au milieu de cette jungle avec une indifférence qui force le respect. En vérité, il abhorre cet endroit, déteste cette faune de touristes idiots. Que ce soit les groupes d’indiens dégueulasses qui, fidèles à leur nature avare, essayent de négocier des tarifs de groupe pour le prix d’un avec les filles, les benêts australiens ou néo-zélandais bardés de tatouages tribaux stupides ou encore les hordes de chinois dépourvus du moindre sens de la courtoisie. On peut citer les russes également, toujours très alcoolisés et prompts à la violence. Au-delà des considérations ethniques, la population des visiteurs est parfaitement hétéroclite. On trouve de tous les âges, des hommes pour la plupart, venus de tout horizon. Certains sont des pères de famille en apparence sans reproche, qui ont passé la journée à la plage avec leur famille ou au centre commercial climatisé, avant de se faire sucer après le diner par une pute de 17 ans toute fière de montrer ses faux papiers, le tout pour moins de 20 dollars. Et puis, il est possible de croiser aussi tout un tas de loustics moins fréquentables, des bikers américains aux junkies en manque de fix, en passant par la petite délinquance magrébine de l’Hexagone, toute jouasse de trouver enfin de la femelle consentante pour copuler. Frank, lui, ne fait pas la moindre discrimination - tous, autant qu’ils sont, lui filent la nausée. Repasser volontairement par cette rue, alors qu’il aurait pu tout aussi bien emprunter un autre chemin, relève davantage de la piqûre de rappel que du masochisme. Du carburant pour son increvable misanthropie.

Au terme d’une traversée harassante, il finit par quitter la voie principale pour emprunter des artères adjacentes, plus calmes. Il ressent encore dans son bas-ventre la pulsion insidieuse instillée par Pond. Et il a bien l’intention de profiter de cette aubaine, car à son âge, le désir fonctionne plus capricieusement que dans sa jeunesse. Avec un peu de chance, il arrivera peut-être même à bander sans pilule magique. Pourtant, ce n’est pas ce type de médication qui manque, en Thaïlande. Dans les zones touristiques, on trouve des paquets de Kamagra et de Cialis à tous les coins de rue chez les marchands ambulants, alors même que la loi interdit la vente de ces médicaments sans prescription.

Apres quelques détours, Frank arrive enfin sur Soi Buakhao, l’une des rues les plus débauchées de la station balnéaire. Il s’enfonce ensuite dans une ruelle plus étroite, Soi Chaloem Phrakiat, qui regorge de salons de massages aux noms tous plus suggestifs les uns que les autres. Dans ces endroits, le happy ending est évidemment garanti. On obtient même bien plus pour quelques menus pourboires. Mais ce ne sont pas exactement ces établissements qui intéressent le vieil homme, aujourd’hui. Non, il se dirige plutôt vers le bar à la devanture rouge pétante qui se trouve cinquante mètres plus loin. En lettres majuscules d'imprimerie, couleur blanc immaculé, on peut lire l'inscription LOLITAS PATTAYA.
Sous le petit porche, environ cinq jeunes filles en tenue d’écolière papotent gaiement avec leur accent chantant. Certaines sont même en train de casser la croute, et dégustent de la streetfood achetée pour des clopinettes à l'un des nombreux étals ambulants de Soi Buakhao. Plusieurs filles reconnaissent Frank lorsqu’il approche, les mains fourrées au fond des poches de son bermuda kaki. Elles l’accueillent comme il se doit en poussant des exclamations jouasses mais Frank tempère leur ardeur d’un geste apaisé de la main. Ce qu’il souhaite, c’est prendre tranquillement un verre au comptoir avant de procéder lui-même à la sélection. Garder le contrôle, toujours. Ne pas tomber naïvement dans les griffes de ces petites démones espiègles.

L’intèrieur du Lolitas est plongé dans une forme de pénombre, ce qui permet aux clients les plus exhibitionnistes de s’adonner à de vilaines pratiques avec les employées dans des recoins à peine dissimulés de la salle principale. Très peu pour Frank, d’un naturel pudique. Apres avoir terminé son Diet Coke, il fait signe à une jouvencelle non loin qui le fixait sans rien dire depuis un bout de temps. Elle avait l’air jeune, tout juste la majorité. Mais c’était surtout son apparence innocente, presque ingénue, qui faisait son charme. Lorsqu’elle se sait choisie, un sourire enfantin illumine son visage aux joues proéminentes, un peu comme un hamster mal dégrossi. Sur un ton délicieusement angélique, elle demande :

« Sucky sucky, mister ? »

Frank se contente d’un hochement de tête, avant de designer la rangée d’escaliers tortueux qui mène a l’étage. La petite élargit son sourire et prend le vieil homme par la main, entrelaçant ses doigts minces et fragiles contre ceux plus rugueux de son nouveau client. Ensemble, ils gravissent les marches et atteignent une rangée de petites chambres improvisées, séparées entre elles par des pans de murs en placo et ouvertes par de simples rideaux. Dans cette pièce, le seul véritable mobilier consiste en un sofa en cuir rouge et un tabouret dans un coin. Au fond, on trouve également une sorte de bidet, étrangement bas. Une petite lucarne qui donne sur l’extérieur laisse filtrer la lueur fumeuse des néons du dehors.
La fille tire le rideau derrière Frank une fois rentré. Ce dernier n’attend pas très longtemps avant de défaire sa ceinture et retirer son bermuda. Il connait la rengaine et n’a pas besoin qu’on lui explique le déroulement des prochaines minutes. Dans l’ombre, son accompagnatrice semble esquisser un sourire indéchiffrable ; lubrique ou moqueuse ? Elle ne lui laisse pas le temps de trancher et l’attire jusqu’au bidet. Le vieil homme est au fait du rituel et se laisse faire pendant qu’elle procède à lui nettoyer les couilles avec du produit désinfectant. Une fois cela fait, elle le pousse gentiment jusqu’au canapé, dans lequel il s’affale volontiers. Frank ne la quitte pas des yeux alors qu’elle s’avance et déploie une serviette de bain sur le sol, à ses pieds, qui lui servira à ménager ses rotules lorsqu’elle accomplira sa besogne à genoux. Même avec son expérience de la chose, Frank ne sait pas exactement à quoi s’attendre de la jeunette. Va-t-elle le sucer comme une vraie pétasse ou aura-t-il droit à la prestation plus réservée d’une débutante craintive ?
La réponse à cette question, lui seul la détient.

Dernière modification par Ruggiero (20/12/2018 04:09)

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#2

09/11/2018 09:06
Ruggiero
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Re : Antebellum (Chapitre 2: The Butcher of Bangkok)

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The Butcher of Bangkok
“รับคำท้าจากพระเจ้า”


ไม่ ลืม
Mai leum
I haven’t forgotten

ไม่ลืมไม่เลือนเหมือนเดือนคู่ฟ้า
Mai leum mai leuan meuan deuan koo fah
I haven’t forgotten as sure as the moon is partnered with the sky

ไม่ลืมรสรักที่เคยฝากฝัง
Mai leum rot ruk tee koey fahk fung
I haven’t forgotten the flavor of love that I once tasted

ไม่ลืมความหลังที่เคยผ่านมา
Mai leum kwahm lung tee koey pahn mah
I haven’t forgotten the past that once happened

จวบจนชีวาสิ้นก็ไม่ลืม
Juap jon cheewah sin gor mai leum
Until my life ends, I won’t forget


La voix est étrangement douce, empreinte de pureté. Vibrante d’une émotion palpable, issue d’un autre monde. Pourtant, ces jolies voyelles franchissent des lèvres balafrées sur une grimace hideuse, qui trône au centre d’un visage plissé par une sévérité extrême, rigide au possible. Les yeux du chanteur sont légèrement courbés vers le bas, profondément noirs et obscurs, comme deux étangs remplis d’une tristesse insondable. Un front dégarni, haut et large, apporte de la puissance à ce visage dur de quadragénaire. A sa peau de bronze et aux sonorités de son accent, on reconnait en lui un pur thaïlandais.
Il est habillé tout de noir, des pieds à la tête, exception faite d’un col blanc qui nuance intensément le reste. Autre détail notable, l’homme est étrangement grand, surtout au regard des normes locales. De son corps très sec, presque décharné, on devine des muscles tout en longueur, tendus comme des ressorts d’acier, sous un polo à manches courtes.
Le grand échalas chantonne les derniers vers de l’ultime refrain sur un ton plus faible mais toujours intense. Puis clôture dans un souffle.


ไม่ลืมไม่ลืมไม่ลืม
Mai leum mai leum mai leum
I haven’t forgotten, I haven’t forgotten, I haven’t forgotten

ไม่ลืมไม่ลืมไม่ลืม
Mai leum mai leum mai leum
I haven’t forgotten, I haven’t forgotten, I haven’t forgotten


De trop rares applaudissements se font entendre dans la petite salle du karaoké, loin d’être comble. L’endroit est assez particulier, mélange entre deux époques où se rencontrent le cabaret typique du siècle dernier et les plus modernes KTV japonais. Avant d’abandonner son promontoire et rejoindre le bar, l’homme en noir hoche sobrement la tête en guise de remerciements. Il ne vient pas ici pour être entendu ou pour satisfaire un quelconque public. Le besoin qu’il éprouve est plus profond et transcende toute notion de plaisir personnel. Il ne chante que pour échapper à la folie. Un moyen de purifier son âme. Rétablir son karma.

D’une traite, l’homme en noir avale un verre de lait chaud avant d’enfiler son manteau, un long parka léger en toile, noir évidemment. Il quitte ensuite l’établissement pour réapparaître à la surface du monde réel, dans la chaleur de Sukhumvit 26. Les rayons du soleil thaïlandais, cuisants et impitoyables, frappent comme des massues la capitale du Royaume. Krung Thep, plus connue sous le nom de Bangkok, est plombée par une humidité poisseuse après les fulgurantes averses de la veille. L’homme en noir ressent cette lourdeur dans l’air ambiant. Il y voit un mauvais présage mais tente d’ignorer ce sentiment. D’un pas calme et sûr, qui dément son attention de tous les instants, il progresse dans les rues avec assurance. Il connaît cette ville comme le fond de sa poche, pour l’avoir fouillée de long en large, dans les moindres recoins et pas forcément les plus reluisants. Il a pu admirer la splendeur et mépriser la crasse, dans une ville qui peut sembler autant un paradis terrestre qu’un véritable égout à ciel ouvert. Ceci, tout en assistant avec mélancolie au déclin progressif de la spiritualité du peuple thaïlandais, corrompu lentement mais sûrement par les excès consuméristes des occidentaux, et de ses apôtres au service du grand capital…
Dès que ces pensées émergent dans son esprit, il fait en sorte de les étouffer, car elles ne font qu’attiser en lui un foyer de haine. Il a pour mission de protéger son royaume, son peuple et ses terres. Et même la violence qu’il emploie parfois pour parvenir à cette fin doit être absolument dépourvue d'émotion.

Une violence nécessaire, car la Cité des Anges est curieusement remplie de démons. En général, le fleuve Chao Phraya digère les petits gangsters de pacotille et les criminels de basse envergure, lorsqu’ils ne finissent pas comme pâtée pour les cochons de l’Issan. Mais d’autres scélérats, plus sournois et influents, se révèlent être de vrais diables, bien plus difficiles à coincer. Ceux-là même que Ratri Santisakul, l’homme en noir, s’est fait un vœu de pourchasser.

Pour échapper à la chaleur, il gravit les marches d’un escalier menant à la station BTS Asok, depuis laquelle il peut emprunter le tram aérien qui survole une partie de la ville. Depuis ces cabines métalliques réfrigérées à la clim, il dispose d’une vue imprenable sur la ville. La tentaculaire Bangkok déploie sans mal son charme indicible. A l’Ouest, la toute récente Mahanakhon Tower s’érige plus haute que toutes les autres tours environnantes tandis que les contours du Siam Center se découpent par-delà le Hilton Hotel de Nana. D’où il se situe, l’homme en noir peut aisément deviner l’effervescente furie consommatrice que renferme cet immense centre commercial. Et de s’interroger sur l’avenir de son peuple à l’aune de ces nouvelles donnes culturelles. Les traditions thaïlandaises et l’enseignement du Bouddha résisteront-ils à la déferlante du libéralisme et aux affres de la technologie ? Il chasse de nouveau ces pensées négatives. De toute manière, il est vain de vouloir prédire le cours des choses. L’avenir est impénétrable, dit le Bouddha.

Après une longue marche, l’homme en noir atteint le quartier historique de Patpong et son fameux fake market. Même aux aurores, on peut trouver une ribambelle de touristes européens ou chinois en train de faire leurs emplettes pour trois fois rien. Tongs brésiliennes, t-shirts de la Full Moon Party, fausses montres Rolex… Les marchands ont la banane car ils vendent des babioles en toc dix fois leur prix d’achat, alors que les acheteurs sont tout aussi ravis d’acquérir ces souvenirs pour un coût qu’ils estiment dérisoire. Au bout du compte, tout le monde est content. A l’exception peut-être de cet Allemand qui vient de s’offrir une copie de Breitling pour 500 bahts et qui s’aperçoit déjà que le cadran ne fonctionne plus.

L’homme en noir ne fait plus attention à ce manège incessant depuis bien longtemps. Tout ce cirque fait partie du paysage, et il le trouve plutôt inoffensif.
En revanche, ce qui le gêne davantage, ce sont les petits rabatteurs qui traînent et tentent de trouver du caucasien intéressé par leur came. La plupart d’entre eux ne font que vendre de la marijuana aux touristes. Cependant, l’homme en noir sait de source sûre qu’un truand de plus gros calibre a élu domicile non loin, et qu’il écoule des stupéfiants autrement plus dangereux. Le yaa baa, mélange de méthamphétamine et de caféine, est certainement la drogue la plus populaire en Thailande, même depuis que le gouvernement a opéré une tolérance zéro sur la chose dans les années 70 (comprenez, par « tolérance zéro », le risque d’être emprisonné à vie si l’on vous attrape avec le moindre gramme de drogue sur vous). En raison de frontières communes très poreuses avec le Myanmar et le Laos, le yaa baa est principalement importé de ces pays-là, depuis ce qu’on appelle le Triangle d’Or, situé à la rencontre des confluents des rivières Mekong et Ruak, principale plateforme du trafic de stupéfiants en Asie.

Cette drogue, qui se présente le plus souvent sous forme de pilules rondes à ingérer, a toujours été très populaire chez les travailleurs soumis à un rude labeur physique et notamment les chauffeurs routiers, afin de mieux tenir les longues distances. Le nombre d’accidents horrifiques causé par la consommation de yaa baa a laissé une profonde marque dans la société thai. Malgré tout, son commerce continue de prospérer. La semaine dernière, un chauffeur à bord de son camion poids-lourds en provenance de Chiang Mai avait percuté de plein fouet un bus scolaire rempli d’étudiants, aux abords de Bangkok. Bilan, trente-cinq morts, dont trois adultes. Deux blessés graves, en réanimation, dont l’un amputé de la jambe afin d’être tiré des décombres de l’accident. Bien que les services de police ne laissent rien filtrer des conditions du drame, aucun doute n’est possible. Le responsable était sous emprise.
Cet épisode étant encore frais dans les esprits, l’homme en noir doit faire passer un message fort aux responsables. Il a longtemps bataillé contre la filière narcotique, aussi bien derrière son badge qu’après s’être retiré du métier pour œuvrer seul en marge des lois humaines. Il est sans doute temps de reprendre le combat. Parfois, cette guerre contre le crime et la dépravation lui semble sans fin. Une lutte éternelle, sans issue. Mais elle est néanmoins utile, il en est persuadé. Et c’est ce qui le pousse sur cette voie, en dépit de tous les sacrifices qui lui incombent. Jour après jour, il salit ses mains, et la pureté de son âme, pour que d’autres n’aient pas à le faire. Du moins, c’est ce qu’il se répète lors de ses rares moments de doute.

Une petite masure de deux étages, vétuste et légèrement à l’écart du marché, attire son attention. Elle correspond à la description faite par son contact. Un aveu obtenu après de longues heures de torture et plusieurs membres sectionnés au sabre.
La présence d’un jeune morveux en haillons, non loin, l’air faussement nonchalant mais véritablement hagard, lui confirme qu’il s’agit de la planque en question. Plutôt une base d’opérations, en fait, car il ne s’attend pas à faire une énorme saisie de produits illicites, à l’intérieur. Il veut seulement punir les coupables. Rétablir le karma.

Au vu des silhouettes qui défilent en ombres chinoises derrière l’unique fenêtre de la bâtisse,  l’homme en noir comprend qu’ils sont plusieurs à l’intérieur. Trop dangereux de surgir immédiatement. Les choses tourneraient forcément au vinaigre.
Peu importe, il peut attendre. Ses longues heures de filature et de planque dans sa grande époque de flic le lui ont appris, et il a toujours tenu la patience en vertu. Dans la vie, c’est un vice d’être trop pressé. La hâte vient du diable, tandis que la lenteur est l’apanage du Buddha.
Pour passer le temps, il part acheter un milk tea à l’un des marchands ambulants, pour quelques bahts. Les asiatiques raffolent de ces simili-milkshake avec des bulles à aspirer. On ne les retrouve pas en Europe car ils causent le cancer.

Une heure passe. Puis deux. Et enfin, voilà du mouvement. Deux individus quittent la bâtisse, des jeunes thaïs à l’allure farouche et bardés de tatouages. A vue d’œil, il ne s’agit que de petites frappes. L’homme en noir peut se permettre de les épargner. Contrairement à sa cible, qu’il espère planquée à l’intérieur.
Lorsque le duo de filous s’éloigne et disparait dans la foule de badauds, le moment est venu de s’approcher. Bientôt, il a atteint l’entrée. Et tous ses sens sont en éveil.

Il perçoit le bruit du verrou de la porte se soulever, cette dernière s’apprêtant à s’ouvrir. Automatiquement, comme un engrenage bien huilé, l’instinct du prédateur prend le dessus. Cette opportunité unique, il la saisit. Il tire sur la poignée d’un coup sec et s’engouffre à l’intérieur.  Une demi-seconde plus tard, la porte s’est claquée derrière lui et l’une de ses énormes pognes saisit déjà le truand par le col. Sans faire de cérémonie, il l’assomme d’un coup de tête frontal. Avant même que le pauvre larron ne touche le sol, Ratri Santisakul a déjà dégainé son arme de poing, un Beretta M9 automatique. Il tourne la tête et se retrouve confronté à deux thaïs aux yeux révulsés. Ils sont certainement drogués, ce qui rallonge l’effet de surprise. Un vrai coup de chance, mais qui ne saurait durer. Celui sur la gauche semble réagir plus promptement et cherche à atteindre un Micro Uzi négligemment posé sur la commode non loin. L’homme en noir anticipe facilement. Il presse la gâchette et lui colle une balle dans le buffet. Puis il se précipite sur celui qu’il a d’ores et déjà reconnu comme sa cible. Il le veut vivant. Toutefois, l’effet de surprise ne lui permet que de faire quelques pas avant de sentir une morsure douloureuse lui érafler le flanc, précédée par une détonation sourde. L’adrénaline aidant, il parvient malgré tout à fondre sur sa victime qui, entretemps, s’est pris les pieds dans le tapis en essayant de reculer. En une mandale bien sentie, il parvient à l’immobiliser, puis le désarmer d’une torsion de poignet brutale. Ce faisant, il ignore toujours la douleur irradiante qui commence sérieusement à le lancer, juste sous l’aisselle.

Il range son flingue car il n’en a plus besoin. D’un geste ample, il écarte l’un des pans de son manteau pour révéler un long étui en cuir noir. Le dealer déglutit, à raison. Le pauvre a entendu toutes les rumeurs... et sait pertinemment ce qui l'attend. De ce fourreau, long d’une quarantaine de centimètres, l’homme en noir brandit un krabi, le sabre traditionnel thaï. Quelques rayons de soleil, au-dehors, viennent se réverbérer sur la lame en acier brandie par l’ange vengeur.
Ce dernier s’exprime dans une voix d’outre-tombe, âpre et sans détours, qui ne saurait souffrir aucune contestation.

«  Tu sais qui je suis. Et tu sais ce que je veux. Maintenant… parle. »

La messe est dite.
Il faut plusieurs tentatives au dealer pour passer des bredouillements craintifs aux aveux raisonnés. Pendant ce temps, une large flaque d’urine se répand au sol. Mais tout vient à point à qui sait attendre. L’homme en noir n’a pas besoin de trop en faire pour obtenir ce qu’il désire. Sa réputation le précède, sa légende parle pour lui.
Avant de rencontrer son créateur, le dealer lui révèle tout, absolument tout. Il donne des noms, des lieux… le bougre est bien connecté, alors il connait certains des gros poissons. Il ne vide pas seulement les méandres de sa mémoire, mais soulage aussi sa conscience. En échange, il espère le pardon, la miséricorde. Au point où il en est, il ne craint plus la mort. Il la sait imminente et inéluctable. Lorsqu’il sent le tranchant de la lame déchiqueter ses entrailles, il pense enfin avoir trouvé la paix après une vie d’errance. En soi, c’est une sorte de délivrance… Avec un peu de chance, les saints bouddhiques réserveront à son âme viciée une place dans le royaume éternel.

Les tirs ont affolé le chaland et l’effervescence du marché n’a pas tardé à virer au chaos. L’espace entre les différents stands est si étroit que c’en était prévisible. L’homme en noir compte sur une telle pagaille pour prendre la fuite. De toute manière, l’incompétence du corps policier thaïlandais est réputée dans le monde entier. En tant qu’ex-flic, il est bien placé pour le savoir… mais ce n’est pas une raison pour traîner. Surtout que la brûlure au flanc devient de plus en plus gênante.
De toute évidence, il ne peut pas se permettre de faire une halte à l’hôpital ou de trop attirer l’attention. La corruption a ses limites, même au Pays des Sourires. Alors il serre les dents. Et met un pied devant l’autre. Tout ira bien, ce n’est pas son premier accrochage avec la Mort. Avec la Souffrance, ils forment une belle bande de vieux copains. Alors il continue, aidé par une constitution physique diablement solide pour son âge, qui ferait rougir n’importe quel jeunot au summum de sa vitalité. Les options à sa disposition n’abondent pas mais cela pourrait être pire. Il sait parfaitement où aller. Depuis qu’il suit assidument la Voie, il ne s’est jamais perdu. Aujourd’hui ne fera pas exception.

Il lui faut un petit temps pour trainer sa carcasse sanguinolente tout le long de Sukhumvit Road. Après plusieurs minutes grimées en heures, il finit par déboucher sur Soi 4 et sa nuée de bars. Il est encore tôt mais on peut déjà voir des jolies filles en micro-short pendues aux bras de leur amant éphémère et d’autres qui patientent aux abords du parking longeant le fast-food Hooters. Sur le trottoir de droite, les conducteurs de moto-taxi se prélassent sous des auvents de fortune, souvent allongés à même le siège de leur mobylette. Des khatoeys en talons haut, le membre viril bien scotché entre les cuisses, paradent en alpaguant le moindre passant qui ressemble de près ou de loin à un touriste pervers.
Aucun ne semble faire attention au grand homme à la démarche légèrement claudiquante qui longe les bars Stumble Inn et Bigdogs avant de d'obliquer dans l’une des ruelles les plus populaires de la ville ; celle qui mène tout droit à Nana Plaza ; « World’s Largest Adult Playground » si l’on en croit l’écriteau aux néons éteints qui décore la grande arche de l’entrée. Avec  Soi Cowboy, Nana Plaza est certainement le principal quartier rouge de Bangkok, et consiste en une placette abritant trois étages. A chacun de ces derniers, on trouve une foison de gogo bars et autres maisons de passe. En ce moment, néanmoins, la place est assoupie. Les vices qu’elle renferme ne s’éveillent qu’avec la nuit.

L’homme en noir commence à haleter sérieusement mais il n’est plus très loin. Quelques efforts supplémentaires lui permettent de grimper les marches du premier escalier qui apparait sur la gauche. Tout du long, il s’accroche à la rampe puis au muret en pierre qui donne sur la place centrale en contrebas. Il n’est pas encore au point de flancher, mais la douleur devient difficile à ignorer. Pour se donner du courage, il secoue la tête comme un cheval qui hennit, tout en bredouillant des psalmodiements fiévreux en pali, la langue ancienne de Gautama Bouddha. S’il s’agissait bel et bien de prières, elles sont exaucées dans la minute qui suit.
Il manque de trébucher en arrivant sur le perron du Spanky’s ; l’un des gogo bars les plus en vogue, réputé pour les bâtons en mousse qu’utilisent les clients pour fouetter l’arrière-train des demoiselles.
Sans grande surprise, c’est une toute autre raison qui conduit l’homme en noir dans cet antre de débauche. A peine traverse-t-il le rideau de l’entrée qu’une voix familière, teintée d’inquiétude, l’interpelle. Cette voix, reconnaissable entre mille, sonne comme du miel dans ses oreilles. Dans son état fiévreux, voisin de la transe, il est certain qu’elle a deviné son arrivée avant même qu’il ne franchisse le seuil, au simple bruit de ses pas dans l’escalier, au son de sa respiration saccadée vrombissant sous le haut plafond de la Plaza.

Tout va bien se passer, maintenant. Il peut enfin s’autoriser une trêve, luxe bien trop rare dans son existence pour le moins agitée. Une femme thaïe d’âge mûr, à la silhouette costaude et le chignon dressé, contourne le comptoir du bar en toute hâte. Malgré les premiers signes de surprise, elle réagit très rapidement. Ce n’est pas la première fois qu’elle voit cet homme débarquer sans prévenir avec un trou malvenu quelque part dans le corps. Elle sait quoi faire. Il peut compter sur elle, même après des années sans le moindre contact. Leurs âmes sont liées par quelque chose de plus puissant encore que l’amitié ou le sang. Ils se sont connus, sans doute aimés, dans des vies antérieures, joints par une union intense qui les lie désormais pour toujours.
Il sombre dans ses bras.

Lorsqu’il rouvre les yeux, son ange gardienne n’est plus là. Ratri est désormais torse-nu, allongé sur un canapé miteux dans l’arrière-salle de l’établissement. Cette petite pièce exiguë renferme un bordel monstre d’objets divers, parmi lesquels vêtements en tout genre, petites culottes fluorescentes, trousses de toilette et sèche-cheveux. Une lignée de trois miroirs décore un pan de mur. C’est là que les filles se maquillent après s’être changées, là aussi où elles prennent leur pause lorsqu’elles ne se dandinent pas sur le podium ou sur les genoux d’un client.
Instinctivement, il essaie de se relever. C’est alors qu’un picotement lui rappelle sa blessure, avant qu’il ne découvre son flanc gauche momifié par un bandage imbibé de sang sec. La douleur se calme, mais a eu de quoi lui tirer quelques grognements. Son ange gardienne n’a pas failli à sa réputation.

Cambodgienne d’origine, elle avait grandi dans ce pays que l’on surnomme le Far West de l’Asie, notamment sous le régime meurtrier des khmers rouges. Une terrible époque lors de laquelle elle s’était retrouvée, par la force des choses, à devoir rabibocher des prisonniers victimes de torture dans l’un des nombreux camps du gouvernement de Pol Pot. Elle était encore jeune, pas même la vingtaine, lorsqu’elle avait réussi à fuir pour la Thaïlande et éventuellement trouver refuge dans la capitale. Mais ceci est histoire pour un autre jour.
Aujourd’hui, elle veille sur les filles du Spanky’s. C’est une mamasan, à la fois recruteuse et mère poule de toutes celles qui travaillent ici. Une sorte de maquerelle, pour ainsi dire. Contrairement à la plupart des autres entraineuses, généralement avides et impitoyables, celle-ci est davantage reconnue pour sa compassion et l’intérêt sincère qu’elle porte à ses gamines. L’habit ne fait pas le moine, disent les occidentaux.

Ratri n’a pas longtemps pour regarder autour de lui que la tenante des lieux apparait dans l’encadrement de la porte, un chiffon jeté négligemment par-dessus l’épaule. S’il pouvait sourire sans paraître monstrueux, il le ferait certainement à la vue de cette grosse femme aux traits amicaux, creusés par une existence difficile mais toujours ravivés par un sourire franc.

«  Déjà sur pied ? Tu ne devrais pas trop forcer, à ton âge.
- Arunny… Comment puis-je te remercier ?
- Tu pourrais commencer par me promettre d’arrêter de vivre ainsi.
- C’est impossible, tu le sais bien. »

L’espace d’un instant, le sourire jovial d’Arunny disparait pour laisser place à une moue ambigüe, quelque part entre le désespoir et l’intime compréhension. 

«  Oui… Je sais bien que tu ne changeras jamais. Mais ça vaut le coup d’essayer, non ? Tu es l’homme le plus têtu que je connaisse, je le jure ! Enfin, tout de même…  »

Ratri s’autorise un rare sourire pour la réconforter. Juste de quoi rendre à ce visage joufflu une étincelle de gaieté.

«  Tout ce que je peux promettre, c’est de rester prudent.
- Ouais, tu parles… Tu utilises la même rengaine à chaque fois.
- Tant que je suis en mesure de le faire, c’est que je suis encore en vie.
- Et toujours réponse à tout, par-dessus le marché ! »

Ils échangent tous deux un gloussement discret, amusés. Avant qu’elle ne reprenne la parole, sur un ton moins léger.

«  J’imagine que tu ne vas pas t’éterniser, comme d’habitude…
- Tu sais bien que je ne suis pas à ma place, ici.
- Pourtant, c’est ici que tu as grandi. Ta mère…
- Je sais, Arun,
la coupe-t-il plus abruptement qu’il ne l’aurait voulu. Ne parlons pas de ça, veux-tu ? »

Pendant un instant, elle le jauge avec compassion, consciente des tourments intérieurs qui rongent son cœur. Certaines plaies ne cicatrisent jamais vraiment, et elle ne souhaite pas les raviver. Peut-être le devrait-elle, pour le propre bien de son ami. Mais il est certainement trop tard pour espérer en tirer quoi que ce soit. Sur un ton plus doux, elle change de sujet.

«  Où comptes-tu aller, désormais ?
- Là où aucun homme sain d’esprit ne devrait se rendre. »

A ces mots, un sourire narquois tord les lèvres de la matrone. Puis elle répond dans un éclat de rire.

«  C’est bon, j’ai deviné. Tu t’y sentiras davantage à ta place, là-bas ? La bonne blague ! Comme un poisson dans l'eau, c'est certain... »


Moins d’une heure plus tard, Ratri Santisakul est assis sur la banquette d’un taxi qui roule au pas dans les bouchons de Bangkok, coincé dans la bretelle d’accès à la voie rapide qui mène à l’aéroport de Suvarnabhumi puis la route nationale numéro 7. Une fois le trafic derrière eux, le chauffeur de la compagnie Cherry Taxi Service peut mettre les gaz et accélérer. Le regard logé sur le rétroviseur central, Ratri observe disparaitre dans leur sillage les grands buildings désaffectés, dont la fameuse tour Sathorn, pleine de spectres et autres sans-abris. C’est un tout autre fantôme qu’il s’apprête à pourchasser, cependant. Au fond de lui, même s’il ne l’avouera jamais, il ne peut nier cette éternelle excitation, toujours insidieusement ancrée dans son esprit, celle qui le pousse sur cette voie au moins autant que sa foi.
Elle lui murmure que son œuvre n’est pas achevée.
Que la traque continue.

Direction Pattaya.

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#3

09/11/2018 09:06
Ruggiero
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Re : Antebellum (Chapitre 2: The Butcher of Bangkok)

Réservé.

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#4

09/11/2018 09:06
Ruggiero
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Re : Antebellum (Chapitre 2: The Butcher of Bangkok)

Réservé.

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#5

09/11/2018 10:04
Malibu
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Re : Antebellum (Chapitre 2: The Butcher of Bangkok)

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#6

09/11/2018 12:27
Andy
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Re : Antebellum (Chapitre 2: The Butcher of Bangkok)

Rien que ça.

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#7

09/11/2018 16:24
Onizuka
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Re : Antebellum (Chapitre 2: The Butcher of Bangkok)

Profond. La suite avec plaisir !

Dernière modification par Onizuka (09/11/2018 16:24)

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#8

10/11/2018 20:31
BooNewl
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Re : Antebellum (Chapitre 2: The Butcher of Bangkok)

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#9

11/11/2018 07:29
MIDNIGHT
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Re : Antebellum (Chapitre 2: The Butcher of Bangkok)

Tandis que d'autres se considèrent comme des """écrivains""" sans avoir montré une quelconque œuvre potable nous avons encore une fois ici un énième chapitre de Ruggiero parfaitement rédigé, sans que le rythme saccadé  devienne lassant.


J'adore aussi ce passage:

Contrairement à ce qu'un Occidental lambda pourrait penser, un sourire n'est pas ici forcément un indicateur de cordialité, ou un synonyme de gaieté. Un esquissement des lèvres peut exprimer bien des choses sur le visage du peuple thaïlandais, aussi bien la gêne que la peur, le désarroi. On sourit aussi pour ne pas afficher ses réelles émotions. Pour ne pas perdre la face - un concept très répandu en Asie. Dans le langage thaï, on parle de gruung jai, ou sauver la face, et ce coûte que coûte.

J'aime particulièrement le détail apporté par ce récit, on y voit une recherche sur le peuple asiatique (ou y avoir été directement hihi) et les éléments qui semblent anodins aident tellement à mieux s'imaginer ces lieux.


BG. Sortez couvert.

Dernière modification par MIDNIGHT (11/11/2018 07:30)


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#10

11/11/2018 09:21
Ruggiero
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Re : Antebellum (Chapitre 2: The Butcher of Bangkok)

Merci pour ton commentaire, Blackdog.
Effectivement ça fait plusieurs mois que je suis en Asie, actuellement au Vietnam (Saigon) jusqu'à avril, auparavant en Chine puis quelques semaines en Thaïlande. J'ai pas encore été à Pattaya cela dit, mais le fait d'être en Asie aide clairement pour l'inspiration et pour le genre de détail culturel que tu évoques.

Content que ça t'ait plu en tout cas. Je compte écrire la suite dès que j'ai du temps libre, mais Saigon ne me laisse que peu de répit !

PS: Et oui, sortez couverts, surtout si vous allez dans ce coin là mdr

Dernière modification par Ruggiero (11/11/2018 09:23)

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#11

11/11/2018 10:44
Menime
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Re : Antebellum (Chapitre 2: The Butcher of Bangkok)

Superbe, un régal!

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#12

12/11/2018 22:09
mobster
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Re : Antebellum (Chapitre 2: The Butcher of Bangkok)

Appréciable.


San Andreas Finest

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#13

13/11/2018 21:08
Alldaylong
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Re : Antebellum (Chapitre 2: The Butcher of Bangkok)

Le retour du grand Rugg

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#14

07/12/2018 10:05
Luchy
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Re : Antebellum (Chapitre 2: The Butcher of Bangkok)

le talent, rien d'autre

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#15

12/12/2018 09:00
Ruggiero
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Re : Antebellum (Chapitre 2: The Butcher of Bangkok)

Chapitre 2 en ligne: The Butcher of Bangkok

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